Protoxyde d’azote (“gaz hilarant”) : pourquoi ce n’est pas un jeu
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On le voit dans des cartouches de siphon pour crème chantilly. On le retrouve dans des rues jonchées de cartouches… ou de plus en plus, sous forme de bonbonnes. Le protoxyde d’azote est souvent perçu comme une substance “légère”, “pas vraiment une drogue”, parce que l’effet est bref et que l’achat a longtemps été facile.Cette image est trompeuse.
Le “proto” peut provoquer :
des accidents immédiats (malaise, chute, asphyxie),
une dépendance,
et surtout, chez certains consommateurs, des atteintes neurologiques sévères liées à un mécanisme biologique bien identifié : une carence fonctionnelle en vitamine B12.

À quoi sert le protoxyde d’azote à l’origine ?
Le protoxyde d’azote est un gaz utilisé :
en médecine (propriétés analgésiques/anesthésiques),
en agroalimentaire (gaz propulseur pour siphons),
et dans certains usages industriels.
Le problème commence quand il est inhalé pour ses effets psychoactifs : sensation d’euphorie, fous rires, impression de “déconnexion”, parfois hallucinations. L’effet arrive vite… et encourage la répétition, parfois en série.
Un phénomène massif : des intoxications en hausse continue
Les autorités sanitaires françaises rapportent une augmentation continue des signalements d’intoxication depuis plusieurs années. Pour donner un ordre de grandeur : en 2023, les réseaux d’addictovigilance ont recensé 472 signalements liés au protoxyde d’azote (+30% vs 2022), et les centres antipoison 305 signalements (+20% vs 2022).Les profils qui inquiètent le plus : usage répété, prolongé, souvent avec doses élevées et bonbonnes, et une part importante de consommations quotidiennes.
Un point d’alerte important concerne aussi la grossesse : des signalements ont décrit des nouveau-nés présentant des troubles neurologiques dans un contexte d’usage répété pendant la grossesse.
Les dangers immédiats : l’accident peut arriver “dès la première fois”
Même sans consommation chronique, le protoxyde d’azote expose à des risques rapides, parfois dramatiques.
1) Asphyxie et perte de connaissance
Le N₂O déplace l’oxygène. Quand on enchaîne les inhalations (surtout au masque/sac, ou dans un espace confiné), on peut se retrouver en manque d’oxygène : malaise, perte de connaissance, suffocation. Une perte de connaissance peut aussi entraîner vomissements avec fausse route, noyade, traumatisme crânien…
2) Accidents (route, chutes, comportements à risque)
Le proto altère réflexes, coordination et jugement. Beaucoup d’accidents décrits ne viennent pas “du gaz” directement, mais de ce qu’il provoque : désinhibition + mauvaise coordination = chute, accident de trottinette/scooter/voiture, bagarre, comportements dangereux.
3) Brûlures par le froid (gelures)
Les cartouches et bonbonnes libèrent un gaz très froid sous pression. Des gelures des lèvres, de la bouche et parfois des voies aériennes peuvent survenir, surtout quand on inhale directement depuis la source.
Le danger le plus sous-estimé : les nerfs et la vitamine B12
Ce qui rend le protoxyde d’azote particulièrement sournois, c’est que les complications les plus graves surviennent souvent après des semaines ou des mois d’usage répété, parfois chez des personnes qui se croyaient “à l’abri”.
Le mécanisme en clair
Le protoxyde d’azote inactive la vitamine B12 (forme fonctionnelle). Or la B12 est indispensable au bon fonctionnement du système nerveux (notamment la “myéline”, qui protège les nerfs) et à plusieurs voies métaboliques.Conséquence : on peut développer des atteintes neurologiques parfois sévères.
Les symptômes typiques à connaître
Beaucoup de personnes commencent par minimiser des signes qui devraient faire réagir :
fourmillements, picotements, engourdissements (mains, pieds),
sensation de “coton”, maladresse, faiblesse musculaire,
troubles de l’équilibre, démarche instable, chutes,
difficultés à courir, à monter les escaliers, à boutonner une chemise,
parfois troubles urinaires, douleurs neuropathiques, confusion.
Dans les formes sévères : atteinte de la moelle épinière et/ou des nerfs périphériques, pouvant aller jusqu’à un handicap durable.
“Je prends de la B12, donc ça va” : non
C’est une idée fréquente… et dangereuse.D’une part, l’usage de protoxyde d’azote peut provoquer une carence fonctionnelle (la B12 est rendue inactive), et d’autre part l’automédication peut retarder la consultation alors que la priorité est : arrêter l’exposition et faire une évaluation médicale (clinique + biologiques), puis traiter correctement si nécessaire.
Complications cardiovasculaires et caillots : un risque réel
Dans les tableaux de toxicité au N₂O, on retrouve souvent une élévation de l’homocystéine, ce qui est associé à un risque accru de complications thromboemboliques (caillots) dans la littérature médicale. Les autorités sanitaires rappellent aussi des complications sévères possibles au niveau cardiovasculaire en cas de prises répétées et/ou importantes.
Pourquoi les bonbonnes aggravent la situation
Le passage des cartouches aux bonbonnes a changé l’échelle : quantités disponibles, usage prolongé, consommation en groupe, banalisation.Plus la dose et la fréquence augmentent, plus les risques neurologiques et la dépendance deviennent probables. Les signalements les plus préoccupants décrivent souvent des consommations élevées avec bonbonnes.
Quand faut-il consulter ? Les “signaux rouges”
Appelez les urgences si :
difficulté à respirer, malaise, perte de connaissance, douleur thoracique, déficit neurologique brutal (faiblesse d’un bras/jambe, trouble de la parole), chute avec traumatisme.
Consultez rapidement (le jour même ou sous 24–48 h) si :
fourmillements persistants, engourdissements, faiblesse, trouble de l’équilibre, chutes, “jambes qui lâchent”, troubles urinaires inhabituels.
Le message clé : stopper immédiatement la consommation et demander un avis médical. Plus la prise en charge est précoce, meilleures sont les chances de récupération.
Prévention : des messages simples qui sauvent
Si vous intervenez en prévention (parents, éducateurs, étudiants, professionnels, collectivités), quelques messages ont un impact :
Ce n’est pas anodin : “gaz” ne veut pas dire “garanti sans danger”.
Le risque n’est pas seulement l’accident : les atteintes neurologiques peuvent être graves, progressives, et parfois irréversibles.
Fourmillements = alerte : ce signe doit déclencher l’arrêt et la consultation.
Grossesse : zéro proto.
Ne pas banaliser les bonbonnes : elles augmentent la dose, la fréquence, et les complications.
Sources
ANSM – Le « proto », des cas d'intoxication toujours en augmentation (déclaration des signalements, bonbonnes, grossesse, tendances).
Santé publique France – Le « proto », des cas d’intoxication toujours en augmentation (santé publique, complications nerveuses et cardiovasculaires).
OFDT – Protoxyde d’azote : synthèse des connaissances (définitions, contexte, usages, compréhension du phénomène).
EUDA/EMCDDA – Recreational use of nitrous oxide: a growing concern for Europe (situation européenne, risques et réponses).
CMAJ (Canadian Medical Association Journal) – Diagnosis and management of toxicity associated with nitrous oxide (mécanisme B12, homocystéine, prise en charge).



